
Cet espace est généralement réservé au courrier des lecteurs. Exceptionnellement, dans ce numéro, c’est la rédactrice en chef qui vous écrit. De toutes les tâches qui m’ont été confiées pendant ces 14 années, le Point a sans aucun doute été l’une des plus gratifiantes. Mais je vais poser ma plume pour découvrir de nouveaux horizons. Pourtant, je ne veux pas partir sans faire mes adieux à chacun de vous, aux 50 000 souscripteurs des éditions en cinq langues et à nos lecteurs du monde entier, encore plus nombreux. Vous travaillez dans des centres de santé, des hôpitaux, des ministères publics, des universités et d’autres instituts de formation, des organisations multilatérales et des ONG, dans des disciplines professionnelles extrêmement variées.

Daphne Fresle
J’ai eu le plaisir et le privilège, durant toutes ces années, de communiquer avec vous par lettres, téléphone et, de plus en plus, par courrier électronique, lors de vos visites à l’OMS et fréquemment aussi, à l’occasion de mes cours et de mes déplacements professionnels. Ce fut stimulant et souvent même émouvant de découvrir le travail capital et souvent ardu que vous accomplissez pour rendre les médicaments essentiels plus facilement accessibles et faire en sorte qu’il en soit fait bon usage. Il n’est pas possible de publier tous les articles, rapports et lettres que nous recevons mais les informations que vous nous transmettez ne sont pas perdues pour autant.
A mon grand plaisir, j’ai déniché le Point dans des endroits surprenants. Très souvent, en visitant un centre ou un bureau dans un coin isolé du monde, j’ai repéré ce vert caractéristique qui m’est familier, se détachant sur une étagère ou au beau milieu d’une pile de papiers posée sur un bureau. Vos nombreux courriers dans lesquels vous manifestez votre intérêt pour le Point et la créativité déployée pour en tirer parti ont été extrêmement réconfortants, non seulement pour moi mais aussi pour tous les membres de l’équipe de rédaction et de diffusion. Ils nous ont permis de tenir bon dans les moments parfois difficiles. Mes collègues et moi exploitons régulièrement le Point à l’occasion des cours de l’EDM sur l’usage rationnel des médicaments, qui comportent une session sur l’utilisation des médias.
Pendant ces 14 années où, employée de l’OMS, j’ai travaillé sur les médicaments essentiels, j’ai constaté des changements positifs dans la situation pharmaceutique mondiale, bien que j’en eusse souhaité plus encore. Je pense notamment à la volonté plus marquée des pouvoirs publics de définir leurs politiques pharmaceutiques nationales et à l’adoption de listes de médicaments essentiels dans les pays en développement et dans les pays développés du monde entier. La logique de ces stratégies s’impose d’elle même, et l’article de la page 23 le montre clairement. Toutefois, l’adoption d’une politique n’aboutit pas nécessairement à des actions. L’exécution des politiques peut échouer pour de nombreuses raisons: manque de fonds, changement politique, conflits d’intérêts, qui empêchent de saisir les occasions offertes. L’étude de Souly Phanouvong et de ses confrères, présentée page 26, souligne quelques-uns des pièges auxquels s’exposent les pouvoirs publics lorsqu’ils mettent leurs politiques en application.
Il arrive parfois que des politiques pharmaceutiques nationales soient compromises par des acteurs de la scène internationale, organisations multilatérales ou pays par exemple, qui pensent avoir à défendre leurs intérêts commerciaux. Ces influences ont donné lieu à des débats publics et à des ouvrages trop rares, de la part d’organismes publics notamment, même si l’échange d’informations facilité par Internet permet de changer cet état de fait. Au fil des années, je me suis particulièrement inquiétée des pressions exercées «en coulisses» sur les pays en développement pour qu’ils ne profitent pas des avantages des clauses de sauvegarde prévues dans l’accord sur les ADPIC (voir le dernier numéro du Point). Certains pays peuvent difficilement en parler ouvertement dans un débat public, mais ils peuvent le faire en privé.
Le monde dans lequel nous vivons est toujours plein d’inégalités, et rien n’est plus inégalitaire que l’accès aux traitements et aux médicaments. L’aide est trop souvent associée au commerce et les accords internationaux servent les intérêts des nantis plutôt que ceux des démunis. Il faut espérer que ce siècle qui commence verra un changement dans ce scénario actuellement déprimant, et que tous ceux qui, partout dans le monde, se battent pour ce changement finiront par l’emporter.
Pour finir, j’espère que vous continuerez à partager vos activités avec l’EDM pour que nous puissions tous tirer les leçons des expériences acquises aux quatre coins du globe. Je vous souhaite sincèrement de poursuivre votre tâche avec succès. Au revoir et merci pour toutes ces années d’échanges tellement enrichissants.
- Daphne Fresle
Rédactrice en chef
Médicaments essentiels, le Point
(1988/2002)