La libéralisation du secteur pharmaceutique en Algérie - Effets sur la disponibilité et les prix des médicaments - Série de recherche, No. 22
(1997; 49 pages) Voir le document au format PDF
Table des matières
Afficher le documentRésumé
Afficher le documentIntroduction
Fermer ce répertoirePremière partie: Contexte socio-sanitaire et effets de l'intervention du secteur privé
Afficher le document1. L'offre de soins: infrastructures, ressources humaines, financement
Afficher le document2. Effets de la libéralisation sur l'organisation et le fonctionnement du secteur pharmaceutique
Ouvrir ce répertoire et afficher son contenuDeuxième partie: Libéralisation du secteur pharmaceutique et effets sur la disponibilité des médicaments essentiels
Ouvrir ce répertoire et afficher son contenuTroisième partie: Effets de la libéralisation sur les prix et l'accessibilité des médicaments essentiels
Afficher le documentConclusion générale
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2. Effets de la libéralisation sur l'organisation et le fonctionnement du secteur pharmaceutique

2.1 Caractéristiques du marché

Les principales caractéristiques du marché algérien du médicament sont; sa taille relativement élevée, sa forte croissance et une dépendance très forte des marchés extérieurs.

Les données disponibles s'accordent pour situer la taille du marché algérien du médicament entre 500 et 600 millions de dollars US par an. Avec une consommation moyenne par tête de l'ordre de 20$, l'Algérie se classe parmi les premiers dans le groupe des pays en développement à revenu intermédiaire.

L'autre élément remarquable concerne le rythme de croissance de la consommation. A prix courants, la consommation globale a connu une évolution d'une ampleur considérable en l'espace de deux décennies.

Tableau 5
Evolution de la consommation pharmaceutique globale entre 1969 et 1992
(en millions de dinars courants)

1969

1974

1982

1988

1990

1992

145

607

1230

3175

5223

10 327

Source:Construit d'après les statistiques du Ministère de la Santé

Cette augmentation spectaculaire de la consommation globale n'est pas seulement l'effet de la croissance démographique. Elle traduit une augmentation, à des rythmes élevés, de la consommation par tête, liée à l'amélioration incontestable du niveau de vie de la population jusqu'à la fin des années 80, et à l'accélération du processus d'urbanisation. Cinq facteurs ont contribué à cette augmentation de la consommation:

• la multiplication des infrastructures sanitaires et notamment l'amélioration des conditions d'accès à des structures de santé dans des régions rurales et/ou déshéritées;

• l'extension du réseau de distribution de détail des médicaments;

• le développement de la couverture sociale de la population avec l'extension considérable du salariat et la mise en oeuvre de la politique de médecine gratuite au début des années 70;

• la très forte démographie médicale;

• le bas prix des médicaments. Selon des statistiques de l'ONS (Office National des Statistiques), les prix des médicaments ont connu un taux de croissance annuel moyen de 1,5% entre 1969 et 1986, soit bien en deçà de l'évolution générale des prix.


Graphique N°2 - Evolution de l'indice des prix des médicaments

2.2 Conditions et effets de l'intervention du secteur privé sur l'organisation et le fonctionnement du secteur

Le processus de libéralisation de l'économie a été engagé au début des années 80, Le commerce extérieur demeurait cependant monopole de l'Etat et l'autorisation d'investir, comme l'accès aux devises pour les opérations d'importation, était soumise à l'agrément préalable de l'administration.

La "loi sur la monnaie et le crédit", votée au début de l'année 1990, opère une rupture radicale par rapport au régime de l'économie administrée. Ce texte met fin au monopole de l'Etat sur le commerce extérieur et ouvre la quasi totalité des secteurs d'activité aux capitaux nationaux et étrangers. La seule obligation faite aux concessionnaires importateurs est d'investir une partie de leurs bénéfices dans des activités de production et de services.

Dans le prolongement de ce texte, un règlement de la Banque d'Algérie, en date de mai 1991, unifie les procédures d'accès aux devises pour l'ensemble des importateurs, qu'ils soient publics ou privés. Le critère de base, auquel les banques domiciliataires des opérations d'importation doivent se référer, est la solvabilité de l'importateur. Les banques peuvent exiger une partie ou la totalité de la contrepartie en dinars du montant des transactions.

La libéralisation du secteur pharmaceutique concerne principalement les fonctions de production, d'importation, et de distribution de gros, la présence du secteur privé dans la distribution de détail ayant toujours existé.


Schéma de la structure générale d'approvisionnement et de distribution des médicaments en Algérie en 1996

L'avis des autorités sanitaires, pour l'exercice des activités d'importation et de distribution de gros, n'est requis que pour l'aspect technique des dossiers, à savoir l'existence d'une infrastructure et de moyens humains (pharmaciens diplômés d'Etat), en conformité avec la nature de l'activité. Le Ministère de la Santé vérifie, en outre, que les produits, objet de l'opération d'importation, figurent bien dans la nomenclature nationale des médicaments.

2.2.1 Effets sur la fonction importation

Jusqu'à la fin de l'année 1990, trois entreprises publiques (les PHARMS), issues de la restructuration de la Pharmacie centrale algérienne, se partagent le monopole de l'Etat sur l'importation de produits pharmaceutiques:

• l'ENAPHARM (siège Alger) est chargée de l'approvisionnement des établissements hospitaliers et de l'ensemble du secteur officinal public et privé de la région Centre du pays;

• l'ENOPHARM (siège Oran) approvisionne la région Ouest;

• l'ENCOPHARM (siège Constantine) assure les mêmes missions pour la région Est du pays.

L'approvisionnement de la région Sud est assuré par les trois entreprises, selon un découpage territorial préétabli.

A vocation régionale dans les fonctions de gros et de détail (à partir d'un réseau d'officines publiques qui leur appartiennent), ces trois entreprises effectuent chacune leurs approvisionnements extérieurs en passant directement des contrats avec des partenaires étrangers. Le pouvoir de négociation de l'ancienne Pharmacie centrale algérienne (PCA), centrale unique d'achat, vis à vis des fournisseurs étrangers, a été considérablement réduit à la suite de la création de ces trois "importateurs".

La mise en oeuvre de la nouvelle législation sur le commerce extérieur se traduit, dès l'année 1991, par l'intervention d'un importateur privé. Le LPA (Laboratoire pharmaceutique algérien) société de droit privé algérien, représente aussi les intérêts de laboratoires pharmaceutiques étrangers. Son activité se développe rapidement. De 1991 à 1992, sa part de marché à l'importation passe de 9,9 à 21,5%. En 1992, il réalise 470 millions de francs de chiffre d'affaires à l'importation.

D'autres concessionnaires privés sont agréés à la suite du LPA: IMA, DISTRIMED, COPHARM. Les statistiques recueillies auprès du Ministère de la Santé ne fournissent pas de données concernant ces entreprises. Mais de source bancaire, il semble qu'elles réalisaient à elles trois moins de 4% du total des importations en 1992-1993. Leur part n'a cessé de croître depuis.

Tableau 6
Importations de médicaments selon le statut juridique de l'importateur

 

1991

1992

 

Millions de dinars

%

Millions de dinars

%

ENAPHARM

1449

28,9%

2252

24,2%

ENOPHARM

1128

22,5%

1566

16,8%

ENCOPHARM

1943

38,7%

3487

37,5%

LPA

500

9,9%

2000

21,5%

Il est important de noter trois points:

• en l'espace de deux ans, le LPA a multiplié par quatre le volume de ses importations. Appuyé par de grands laboratoires, et inscrivant son action dans le cadre de réseaux établis en France, il développe, rapidement, une stratégie offensive de conquête du marché;

• la concurrence attendue entre les opérateurs privés et entre ces derniers et les entreprises publiques, ne s'exerce pas réellement;

• les entreprises publiques connaissent un ralentissement sensible de leurs activités.

Les facteurs explicatifs de cette évolution sont multiples. Trois sont essentiels.

• Le premier concerne l'ambiguïté des missions des entreprises publiques. Tenues de remplir une mission de service public, elles sont en même temps contraintes de satisfaire au critère de solvabilité vis à vis des banques. Les dévaluations successives, décidées par l'autorité monétaire, leur ont occasionné de très importantes pertes de change car il leur a été imposé de ne pas en répercuter les effets sur les prix. Par ailleurs, ces entreprises détiennent de très importantes créances sur les établissements hospitaliers qu'elles continuent d'approvisionner malgré des retards considérables de paiement. Les pertes de change, ajoutées aux problèmes de trésorerie, les ont placées dans une situation très fragile, d'autant qu'elles n'ont pas été préparées à leur nouveau statut d'entreprise commerciale.

• Le second facteur, lié au premier, est la nature des relations entre l'entreprise publique et les partenaires étrangers. Il semble que les entreprises publiques, obligées d'assurer un approvisionnement minimum, surtout dans une conjoncture politique particulièrement troublée, aient été contraintes par leurs partenaires étrangers d'accepter des conditions très dures et n'aient eu qu'un pouvoir de négociation très limité.

• Le troisième élément, enfin, est la nature de l'entreprise privée d'importation. Ses relations avec les fournisseurs et/ou actionnaires sont fortes. Dans la formalisation des contrats, comme dans les délais de livraison, l'entreprise privée se trouve dans une position largement privilégiée.

La libéralisation du secteur pharmaceutique, et en particulier de la fonction Stratégique d'importation montre à l'évidence l'absence, ou tout au moins l'insuffisance de concertation entre les autorités sanitaires et le Ministère de l'économie. Tout s'est passé comme si le médicament était une marchandise comme les autres.

2.2.2 Effets sur la fonction distribution de gros

Assurée jusqu'en 1990 par les seules entreprises publiques, la fonction de distribution de gros est ouverte au secteur privé. Le "décret exécutif n° 92-285 du 6 juillet 1992, relatif à l'autorisation d'exploitation d'un établissement de production et/de distribution de produits pharmaceutiques" réglemente cette activité.

Début 1993, on dénombre 139 grossistes privés, auxquels il faut ajouter les trois PHARMS qui exercent aussi la fonction de distribution de gros.


Graphique - N°3 Répartition des grossistes privés par région, en 1993

Des entretiens avec des gérants d'officines permettent de supposer que les chiffres ci-dessus sont sous-estimes. Le nombre réel de grossistes dépasserait les 150. C'est dire l'attrait commercial qu'exercé le secteur pharmaceutique. L'inexistence de chiffres précis sur l'activité des grossistes ne permet pas une appréciation de leur impact réel sur les circuits de distribution et renseigne, de façon indirecte, sur l'incapacité des autorités sanitaires à exercer un contrôle effectif sur le secteur.

En dépit de cette opacité relative, quelques éléments d'appréciation peuvent être avancés. Les grossistes semblent se répartir en trois groupes.

• Le premier s'est constitué par l'alliance entre d'anciens pharmaciens, de grosses fortunes, et, à un degré moindre, d'anciens délégués médicaux. Ces entreprises, qui contrôlent en fait l'essentiel de l'activité, ont une bonne connaissance du marché et entretiennent des relations étroites avec les fournisseurs (les PHARMS et les importateurs privés). Concentrées autour des grandes agglomérations urbaines, elles sont proches des sources d'approvisionnement et jouissent d'un "capital relations" déterminant. Dotées d'un personnel qui connaît bien le terrain, elles emploient, sous diverses formes, d'anciens cadres du secteur public pharmaceutique.

• Le second type est constitué de petites entreprises créées par des pharmaciens. D'un volume d'activités limité, elles ont peu d'impact sur le marché. Ces grossistes sont implantés dans des départements qui n'ont pas connu un développement rapide des réseaux de distribution de détail.

• Le troisième cas de figure concerne des redéploiements ou des reconversions d'activités commerciales de gros. En raison de l'ouverture du secteur pharmaceutique et du statut privilégié du médicament, des entrepreneurs ont créé des sociétés commerciales en associant des pharmaciens. Les directeurs techniques, en fait les pharmaciens chargés de gérer l'activité, sont surtout associés pour satisfaire aux conditions d'exploitation fixées par la réglementation. Leur importance ne peut, pour l'heure, être appréciée.

Des tentatives de création de coopératives ont été faites. En 1993, seule l'une de ces coopératives semble en exercice effectif (COOPHARM, à proximité d'Oran). Elle a peu d'impact sur l'approvisionnement de ses adhérents.

La localisation géographique des entreprises de gros montre le poids prédominant de la région d'Alger (37%). C'est en effet dans un rayon de moins de cent kilomètres de la capitale que se concentrent près des deux tiers des grossistes en activité effective.

2.2.3 Effets sur la fonction distribution de détail

Le développement du réseau officinal privé n'est pas récent. Il remonte au tout début des années 80, A partir de 1990, on assiste à une très forte accélération du rythme de création d'officines privées. Dans les grandes métropoles et quelques villes moyennes, le ratio habitants par officine avoisine celui de certains pays industrialisés.

Tableau 7
Evolution du nombre d'officines entre 1974 et 1993, selon le statut juridique

Officines

Années

Publiques

%

Privées

%

Total

%

1974

293

60,7

190

39,3

483

100

1978

394

56,4

305

43,6

699

100

1990

932

41,6

1308

58,4

2240

100

1991

1018

34,5

1936

65,5

2954

100

1993

1135

32,2

2385

67,7

3520

100

Source: Construit d'après les statistiques du Ministère de la Santé


Graphique N°4 - Nombre d'officines en 1974 et en 1993, selon le statut juridique

Entre 1991 et 1993, période correspondant à la libéralisation totale du secteur pharmaceutique, le nombre d'officines privées a augmenté de plus d'un millier d'unités.

Il faut noter les logiques différenciées d'implantation géographique selon les secteurs juridiques. Alors que le réseau public connaît un net ralentissement dans son évolution, le nombre d'officines privées ne cesse de se multiplier, tout particulièrement dans les métropoles et les grandes agglomérations urbaines. Pour la seule ville d'Oran, le nombre d'officines privées se serait accru de 80 unités durant la seule année 95.

2.2.4 Effets sur la production

La taille du marché contraste fortement avec la part de la production locale dans les approvisionnements. En 1996, cette dernière n'excède pas 20% du marché total. Cette situation est le résultat d'une politique pharmaceutique qui a accordé de fait une préférence aux approvisionnements extérieurs, au détriment d'investissements dans la formulation et le conditionnement local. L'aisance financière des années 70, la surévaluation du dinar et la difficulté de définir une stratégie de production y sont pour beaucoup. La production pharmaceutique est restée embryonnaire, publique, et peu performante.

• D'un coté, trois petites unités polyvalentes de formulation situées dans la banlieue d'Alger. Deux d'entre elles, BIOTIC et PHARMAL, existaient déjà avant l'indépendance du pays, en 1962. La troisième, l'usine d'El-Harrach, a été réalisée en 1971 et a connu une extension de ses capacités de production au début des années 80.

• De l'autre coté, un complexe intégré de fabrication d'antibiotiques, dont la réalisation a été initiée en 1967 et mis en exploitation en 1987. Ce complexe antibiotique relève du modèle vertical de l'industrie pharmaceutique, c'est à dire que toutes les phases de la production du médicament y sont prévues, de la fabrication des principes actifs jusqu'au conditionnement et à l'emballage.

Les données disponibles montrent que la production stagne, au début des années 90, autour de 52,5 millions d'unités de vente. Cette production représente moins de 45% des capacités totales installées. Dans le cas du complexe antibiotique, le taux d'utilisation des capacités se situe autour de 30%. Cette situation est à la fois le résultat des difficultés d'approvisionnement et d'une maîtrise insuffisante de la technologie.

Les retards accumulés dans le développement de la production locale sont aggravés par la contrainte des moyens de paiement extérieurs qui pèse lourdement sur l'approvisionnement du marché.

Pour augmenter cette production locale, la levée du monopole à l'importation a été conditionnée, au début des années 90, par l'obligation faite aux importateurs agréés d'investir dans la production pharmaceutique. C'est ce qui explique que de nombreux importateurs soient des associés ou des représentants de firmes étrangères. Dès 1990, les projets n'ont pas manqué tant en partenariat, avec les entreprises publiques, que dans le cadre de projets associant capitaux privés locaux et étrangers. En 1995, on dénombrait au moins sept projets de production émanant du secteur privé et agréés par les autorités publiques. Tous ces projets sont envisagés dans le cadre d'un partenariat avec des capitaux et des laboratoires étrangers:

• COOPHARM - Institut Llorente (Espagne), BIOPHARM
• BIOPHARM - Conphabe (Canada) + partenaire de Jordanie
• APOTHEX - Apothex Maroc
• IMA-LAPHAL, Synthelabo-Delalande (France)
• LPA-Sanofi-Smithkline-Beecham, Biochemie (France, Belgique, Autriche,..)
• APHA-SOTHEMA (Maroc)
• HAOUCHINE-INVESA INTERNATIONAL (Egypte)

Jusqu'en 1996, peu d'usines ont été implantées; quelques rares unités de production de faible capacité ont démarré. La production privée reste donc marginale.

Les raisons des retards pris dans la réalisation de ces projets sont multiples. Au delà de la conjoncture politique troublée, trois facteurs semblent jouer un rôle déterminant.

• Le premier est l'absence de stratégie claire au niveau des autorités. Malgré l'annonce de mesures pour favoriser le développement de ce secteur, aucune action d'envergure n'a vu le jour. Les entreprises publiques, elles mêmes, restent dans l'expectative et se contentent de protéger leurs parts de marché.

• Le second concerne les préférences du secteur privé local pour les activités commerciales. Un marché captif et en très forte croissance, un contrôle insuffisant des prix et des taux de rentabilité confortables ne favorisent pas l'investissement industriel.

• Il faut enfin citer le faible attrait exercé par l'activité de production sur les investisseurs étrangers. En raison des mutations de l'industrie mondiale, et de ses implications au plan régional, ces investisseurs manifestent des réticences à s'implanter malgré le caractère attractif du marché. Les incertitudes de la situation économique et les turbulences sociales et politiques ont toutefois lourdement pesé pour différer toute décision stratégique de la part des firmes multinationales. Ces dernières ont cependant, pour la plupart, tenu à garder une présence sur le marché algérien.

Au total, la libéralisation du secteur pharmaceutique a très rapidement modifié l'organisation de l'ensemble des fonctions commerciales mais n'a pas eu d'effet significatif sur l'activité de production.

 

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