Introduction de la perspective genre dans les programmes nationaux des médicaments essentiels
(2001; 48 pages) [English] Ver el documento en el formato PDF
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Notion de genre

Le genre, dans sa définition la plus concise, veut dire le sexe socialement construit, qu’il soit féminin ou masculin. C’est dans les années 70 que les féministes anglo-saxonnes commencent à utiliser les termes genre/relations de genre. On passe ainsi de «l’étude de la différence sexuelle... à celle des rapports entre les sexes, dans le double sens de rapport social et de relation conceptuelle» (Hurtig, Kail et Rouch, 1991). Le terme genre va connaître, à partir des années 80 (Conférence de Nairobi, 1985) un développement foudroyant dans les pays anglo-saxons, latino-américains mais aussi dans toutes les organisations internationales; adhésion facilitée par la tenue successive des grandes Conférences internationales du Caire (1994) et de Beijing (1995) au cours desquelles le terme s’impose définitivement. Mais, si l’on pense au contenu subversif de la notion de genre, on doit s’étonner de cet engouement. Il faut donc apporter quelques réserves et faire remarquer que, trop souvent, le mot est simplement utilisé comme synonyme de celui de femme, ou de sexe féminin; cet emploi non pertinent consiste justement à masquer, à gommer quelque peu celui de sexe. On peut donc suspecter, à juste titre semble-t-il, que ce soit ce contenu adouci, presque «assoupi» du terme qui, en lui ôtant beaucoup de sa force épistémologique et idéologique, autorise son usage immodéré.

C’est pourquoi il est important de préciser les implications les plus fondamentales de la définition fournie ci-dessus car ce sont elles qui guideront et orienteront la réflexion de ce travail.

La notion de genre implique:

• le rejet du déterminisme biologique, sous-jacent dans le mot sexe et dans l’expression «inégalité sexuelle», qui apparaît comme «un alibi idéologique pour le maintien de la domination, l’alibi de la nature» (Hurtig, Kail et Rouch, 1991). Les femmes ne sont pas plus dans la nature et pas moins dans la culture que les hommes;

• le regroupement de toutes les différences constatées entre les hommes et les femmes, qu’il s’agisse des différences individuelles, des rôles sociaux ou des représentations culturelles, c’est-à-dire le regroupement de tout ce qui est variable et socialement déterminé;

• la non-homogénéité de la catégorie femme qui est traversée par des différences de classe, d’ethnie et d’âge;

• l’asymétrie fondamentale et la hiérarchie entre les deux groupes, les deux sexes, les deux genres - l’un dominant, l’autre dominé - qui fondent le pouvoir masculin;

• l’absolue nécessité de considérer, quel que soit le problème, les hommes en relation avec les femmes, que ces relations soient complémentaires ou conflictuelles. C’est dans les relations de genre que le pouvoir intervient, sous ses formes les plus violentes ou les plus ténues, et qu’il doit être explicité si l’on veut comprendre la complexité des situations. On reviendra souvent, et plus en détail, sur ce fait que les relations de genre sont des relations de pouvoir car c’est un des principaux facteurs structurants de l’accès des femmes à la santé et aux médicaments.

Le genre implique un savoir sur la différence sexuelle or le savoir est aussi une manière d’ordonner le monde, inséparable de l’organisation sociale de la différence sexuelle; mais le savoir, comme le pouvoir dont il est l’un des fondements, n’est ni fixe, ni fini, il est variable et sujet à d’innombrables changements. Il en est de même pour les complémentarités et les oppositions entre les genres qui peuvent se transformer et s’inscrire dans le changement social.

Le genre est donc une notion essentiellement dynamique permettant de remettre en question l’apparente immuabilité des rôles sociaux. Malgré ces avancées théoriques les femmes continuent à être placées, implicitement, dans la catégorie de la nature - l’instinct, le sentiment, l’irrationalité - au contraire des hommes, placés dans la catégorie de la culture - la réflexion, l’abstraction d’un système mental. Un exemple récent montre bien la force diffuse de ce type de stéréotypes: le 16 avril 1999, un reporter de France Inter parlait ainsi d’un groupe de réfugiés «des femmes qui pleurent, des enfants qui ont faim, des hommes humiliés»; le choix des mots, même s’il est inconscient, n’est pas innocent.

Il faut préciser deux points sur cette structure inégalitaire dans laquelle s’inscrivent les relations de genre:

• Cette inégalité, cette subordination quasiment universelles n’ont pu perdurer depuis de si longs siècles que dans la mesure où chaque société a su élaborer des types d’éducation qui produisent chez les femmes une soumission culturelle librement consentie. «L’habitude qui exerce en toutes choses un si grand pouvoir sur nous, a surtout celui de nous apprendre à servir et, comme on le raconte de Mithridate, qui finit par s’habituer au poison, celui de nous apprendre à avaler le venin de la servitude sans le trouver amer» (La Boétie).

• La construction sociale de cette soumission que l’on appelle nature (la nature féminine) est si achevée que, par exemple, des femmes qui effectuent 10 à 12 heures par jour de travail reproductif et productif non salarié - les paysannes, les commerçantes urbaines du secteur informel - se déclarent, lors des enquêtes de recensement, ménagères c’est-à-dire classées improductives, selon les catégories encore en vigueur; or, on sait que ce travail assure en fait, et de plus en plus, la survie familiale. L’excision est un autre exemple montrant comment les femmes librement soumises acceptent la mutilation génitale et la souffrance afin de satisfaire aux normes et à la symbolique sociales. Mais, il est bon de ne pas l’oublier, les hommes, eux aussi, reçoivent depuis leur plus jeune âge un apprentissage de la domination et sauront l’exercer aussi «naturellement» que les femmes la subissent. La soumission doit être considérée comme un opérateur logique de l’ordre culturel; c’est ainsi que l’ordre social se constitue et se reproduit au travers d’une permanence de valeurs et de représentations encore influentes de nos jours et dont la déconstruction idéologique est loin d’être achevée.

• Les femmes, certes, sont subordonnées, soumises, exclues plus ou moins partiellement selon les pays de l’économique, du juridique, du religieux, du politique. Il faut néanmoins se garder de les ériger en victimes, et seulement en victimes, quelle que soit la violence du système social qui les opprime. Elles savent et ont toujours su se défendre, inventer des parades, des stratégies qui leur accordent un espace de négociation et de liberté relative. Ce qui doit retenir l’attention c’est que les femmes, acculées à des situations difficiles, mais responsables de la survie quotidienne des enfants, des vieilles personnes, ne désespèrent pas et se battent, trouvant de nouvelles réponses, inventant de nouvelles solutions, se regroupant avec d’autres femmes pour mieux organiser leur quotidien: crèches, garderies alternatives, nouvelles recompositions familiales (sœurs, mères et filles par exemple), nouvelles activités économiques (organisation du ramassage d’ordures). Aux crises qui les frappent, aux changements socio-économiques qui accentuent leur exclusion, elles ne cherchent pas une réponse dans la tradition mais au contraire dans la modernité. Bien sûr, ce ne sont pas toutes les femmes qui réagissent ainsi mais un grand nombre d’entre elles. A l’opposé, de nombreux hommes affrontés à une situation qui mine leur autorité (chômage, accident du travail) adoptent trop souvent une conduite de fuite en avant, dans l’alcoolisme, la violence ou l’abandon. Si, dans l’adversité, la femme tout en étant éduquée à la soumission se bat et résiste, même au prix de grandes souffrances, l’homme éduqué à la domination ne sait comment réagir à des situations qui le privent de son «autorité naturelle». Ce problème est assez grave, même si les études sur le sujet sont encore rares, pour que de nombreuses organisations de développement commencent à s’en préoccuper, se demandant de plus en plus fréquemment comment responsabiliser les hommes.

 

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Última actualización: le 3 mayo 2013