Les objectifs du Programme OMS pour les médicaments essentiels, élaboré dans le but de pourvoir aux besoins sanitaires du plus grand nombre, sont l’équité dans l’accessibilité aux médicaments essentiels, la qualité et l’usage rationnel des médicaments. Introduit depuis près de 25 ans, ce concept «n’a toujours pas donné tous les résultats escomptés, preuve que le bien-fondé technique et économique n’est pas toujours gage de viabilité économique». Un des atouts importants de ce Programme, particulièrement en ce qui concerne l’équité, repose sur le prix des médicaments génériques, de 50 à 70% plus bas que celui des mêmes médicaments vendus avec un nom de marque. L’équité implique la possibilité pour tous d’avoir accès financièrement aux médicaments. Les gouvernements financent parfois, partiellement ou complètement, les médicaments essentiels pour permettre aux pauvres de se les procurer plus facilement, mais cela ne veut pas toujours dire que ces derniers peuvent les acheter.
Le problème subsiste dans son injustice et sa brutalité:
• Ce sont les pauvres, les plus démunis, parmi lesquels se trouvent les femmes et les enfants pour les raisons que l’on a exposées, qui doivent acheter les médicaments. De plus, bien souvent lorsque la maladie se déclare, les ressources du ménage sont encore un peu plus fragilisées. Pour ceux qui ne connaissent pas la pauvreté, il est quasiment impossible d’imaginer ses implications concrètes; si acheter des allumettes peut être difficile, qu’en sera-t-il des médicaments?
• C’est cette population qui peut le moins se défendre contre les abus et les dysfonctionnements notés plus haut. En outre, les femmes parce qu’elles ne reçoivent pas de considération en tant que femmes, en tant que pauvres, en tant qu’analphabètes. Il est à noter qu’il est estimé que 62% des femmes dans les pays les moins avancés sont analphabètes. Ce problème s’aggrave sous l’effet des crises économiques, avec l’inscription des fillettes à l’école qui diminue car celles-ci doivent aider leurs mères à la maison.
• On évoquera les systèmes communautaires comme une possibilité d’aide mais, dans l’analyse du pouvoir faite précédemment, on a pu remarquer que ces systèmes étaient loin d’être efficaces.
• On peut alors parler des programmes de soins de santé primaires (SSP), mais certaines se demandent «s’ils ne sont pas devenus des soins de santé primaires pour les pauvres ou des soins de santé sélectifs qui contribuent à la médicalisation du sous développement» (Thébaud, 1986). En définissant une stratégie plus sélective, qui s’attaquerait non plus au problème de santé dans son ensemble, mais à une série de maladies considérées comme prioritaires, «les soins de santé primaires dits sélectifs représentent un risque de régression dans la conception de politiques de santé pertinentes pour le Tiers-Monde» (Grodos, 1991). On peut aussi évoquer l’initiative de Bamako, lancée en 1987 par l’UNICEF pour rendre les SSP accessibles à tous; pour ce faire, on s’est appuyé sur la fourniture de médicaments essentiels dans des structures périphériques où ils sont vendus plus chers que leur prix de revient; ainsi, les fonds récoltés (les consultations sont également payantes) contrôlés par les communautés devaient servir à couvrir les frais de fonctionnement, à renouveler les stocks. L’implication des communautés à tous les niveaux de l’intervention, recommandée par la Conférence d’Alma-Alta est certes louable, mais un examen des modes de sélection des agents, de leur formation et de leur place dans le système montre «qu’ils sont souvent utilisés pour permettre une plus grande extension d’une intervention professionnelle qui a du mal à rejoindre la base, plus qu’ils ne sont l’occasion d’un travail réel à partir des dynamiques des communautés et avec elles» (Corin, 1985). Ces défauts s’expliquent le plus souvent par l’insuffisante présence des femmes dans l’ensemble des processus.
A la lumière de ces quelques faits, on comprend que les femmes aient massivement accès à l’automédication, qu’elles achètent les médicaments, traditionnels ou occidentaux, dans le système privé, public ou le marché parallèle et illicite. Il faut souligner que les femmes, même pauvres, peu ou pas éduquées, sont généralement d’excellentes gestionnaires. Dans les conditions qui leur sont faites et en fonction des phénomènes de saisonnalité, elles gèrent, au mieux de la survie familiale, leur désir de soigner leur enfant mais aussi leur temps, les transports, l’autorité du mari, et leurs finances. Par exemple, 75% des ménages utilisent l’automédication au Bénin, 94% au Togo, 86,4% au Nigéria, 55,6% au Burkina Faso (Chungong, inédit). Devant l’énormité de ces chiffres, on est obligé de penser que les personnes agissent ainsi non par négligence, ou ignorance mais, beaucoup plus simplement, par manque d’option.