Les médicaments constituent une des premières réponses à la maladie. Probablement depuis que le monde est monde, l’être humain a un besoin ontologique d’avoir un médiateur - le thérapeute - et une substance médiatisante - le médicament - pour écarter de lui la maladie, signe de la mort. De tout temps aussi, le médicament a été payé, qu’il soit de nature spirituelle ou matérielle. C’est vraisemblablement notre naïveté ethnocentrique liée à l’image du «bon sauvage» encore prégnante qui nous fait croire que les soins traditionnels étaient gratuits. Inscrit dans un système de dons contre-dons ou dans un échange monétaire - cauris ou dollars - le médicament qui promet la guérison, la fait espérer, a un prix fixé par la société. «... le paysan quitte lentement le quartier commerçant et, en longeant le ruisseau, retourne vers les hauteurs de Paklarev. D’un côté, dans sa poitrine il a sa douleur persistante; de l’autre côté, dans sa poche, la poudre de Mordo (nom du tradipraticien) enveloppée de papier bleu. Et, répandue dans tout son être, une autre douleur bien distincte, celle que lui causent le regret d’avoir jeté son argent, le doute et la crainte d’avoir été trompé. Il marche droit vers le couchant, l’air absent et découragé, car il n’est pas de créature plus désemparée et plus pitoyable qu’un paysan malade» (Andric, 1987).
Par ailleurs, et comme une confirmation: «les médicaments constituent la part la plus importante du budget santé des individus et des ménages. Une étude réalisée au Mali a révélé que les ménages consacrent 80% de leur budget santé aux médicaments modernes, contre 13% à la médecine traditionnelle... En Côte d’Ivoire et au Pakistan, plus de 90% des dépenses de santé des ménages sont consacrées aux médicaments. Les médicaments ou les produits traditionnels représentent 62% du coût d’un traitement complet au Burkina Faso» (OMS, 1997).
Et pourtant, dans l’énorme littérature consacrée à la santé et aux médicaments, on ne trouve qu’un nombre limité d’études sur l’accès des femmes et/ou des hommes aux médicaments; en revanche, on parle de l’accès de «la population» ou d’un groupe spécifique, le plus souvent celui des femmes et des enfants, aux soins de santé. Ces derniers impliquent, bien évidemment, les médicaments mais les uns ne recouvrent pas les autres. Les médicaments sont des objets concrets face à la notion abstraite de la santé: parler au neutre pluriel de personnes, de population et de leur insertion dans les systèmes de santé n’est-il pas, d’une certaine manière, un moyen de gommer l’humain, de maintenir «la souffrance à distance» (Boltanski, 1993). Ces études sont possibles et nécessaires si l’on veut traiter de la globalité des problèmes posés par la maladie et son traitement.
Néanmoins, en même temps que nos connaissances se développent, elles se heurtent - contradiction apparente - à un besoin d’approfondir, d’explorer les relations entre le général et l’individuel. L’anthropologie médicale apporte quelques réponses à cette exigence mais cela reste insuffisant; les différents spécialistes de la santé et des sciences sociales doivent travailler ensemble pour mieux décrypter les imbrications, les interrelations positives et négatives entre malades et maladie, entre malades et soignants afin de les interpréter et de les prendre en compte. Si «l’individu s’individualise et les références se planétarisent» (Hours, 1995), les références doivent également obéir à la loi de l’individualisation et retrouver les fondements de la diversité humaine.
C’est dans ce double mouvement que s’inscrit la volonté de l’OMS de chercher à savoir comment introduire la perspective du genre dans les programmes nationaux de médicaments essentiels. Cependant il faudra, au préalable, se demander pourquoi cette volonté apparaît-elle?
L’objectif principal de ce document est de fournir un cadre conceptuel explicatif de la situation des femmes et des hommes vis-à-vis de la santé et plus particulièrement des médicaments. Néanmoins, si les médicaments sont au centre de cette étude, ils sembleront recevoir paradoxalement une attention minime, mais ceci seulement d’un point de vue nominaliste. En effet:
• si les pratiques relatives à la maladie, donc l’emploi des médicaments, sont indissociables «d’un système symbolique articulé» et que «les discours qui les sous-tendent participent de théories générales qui ordonnent les symboles servant a penser le social dans son ensemble» (Augé, 1986);
• si le rôle des médicaments dans la santé est fondamental mais s’accompagne d’un nombre limité de données sur les usages qu’en font les femmes et les hommes;
il apparaît que la seule méthode pertinente pour traiter le sujet soit de comprendre, avant tout, le contexte global - culturel, social, économique - dans lequel les médicaments se déploient et à partir duquel on pourra raisonnablement émettre des hypothèses de travail.
On ne trouvera donc pas une nouvelle énumération des problèmes de la santé féminine, mais plutôt, en voulant dépasser la mode terminologique de l’usage du mot genre, une certaine manière d’ordonner les faits. Ainsi, tout en reconnaissant la légitimité et la nécessité des mesures actuelles, immédiates, ponctuelles, sectorielles, on essaiera de montrer que l’emploi de la notion de genre débouche, en fait, sur une reconsidération des actions à prendre, à moyen et long termes, dans une approche résolument globale: «ce ne sont pas les informations qui nous font défaut. Ce qui nous manque, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences» (Lindqvist, 1999).